Créativité et philosophie

[Dans le train Paris – Lille] Ces derniers jours, j’ai consacré mes rares pauses à regarder deux documentaires sur Arte : sur Georgia O’Keeffe et sur Christo et Jeanne-Claude.

Cela fait plusieurs années qu’une de mes principales sources d’inspiration en philosophie réside non pas chez les philosophes, mais chez les artistes. Et plus souvent encore, chez les artistes femmes, puisqu’elles ont dû défier des obstacles qui sont aussi les miens.

Sous un certain aspect, ça peut surprendre : on associe généralement la philosophie à la rationalité méthodique, celle qui étant bien conduite (Descartes), permet avec certitude d’énoncer la vérité. Et non à la créativité, aptitude de l’imagination qui, au contraire, fabrique des fantasmes et des illusions.

Dans la lignée notamment du travail d’Étienne Souriau (L’instauration philosophique), je ne crois pas qu’il en soit ainsi, puisque le concept de « raison » me semble lui aussi créé. Et il me semble que l’imagination est une source déterminante de la pensée, y compris philosophique. Loin d’invalider son intérêt, il me semble que ça l’augmente : on peut d’autant mieux comprendre la fécondité et l’originalité des philosophies avec leurs divergences et leurs contradictions, leurs ellipses et leurs errances, si on y voit une discipline de l’imagination plus que de la démonstration rationnelle stricto sensu.

Alors, la difficulté de la philosophie n’est pas seulement de comprendre l’incompréhensible, de formuler des vérités sur des problèmes insolubles. Mais de créer des concepts (Deleuze) qui permettent de penser nos problèmes d’une façon singulière, ou pour le dire autrement, de créer une conception du monde. Ce qui requiert aussi de trouver une forme, un style approprié au fond. La forme du dialogue chez Platon, des méditations solitaires chez Descartes, du système chez Spinoza, Hegel et Comte, de l’aphorisme (et pas seulement) chez Nietzsche, des énoncés Wittgensteiniens, la longue enquête socio-historique mais aussi les mémoires chez Simone de Beauvoir, … toutes ces formes ne sont pas dissociables des thèses et hypothèses de l’auteur·rice. Elle les matérialise.

On bute en philosophie sur les limites de nos usages linguistiques, à savoir les préjugés qui les hantent. De sorte qu’on peut être empêché de penser plus loin à cause de notre incapacité à imaginer d’autres manières de philosopher. Comme les artistes peuvent bloquer sur un medium qui ne leur convient pas, qui ne leur permet pas de matérialiser leur intention.

Chez les philosophes féministes, on le voit clairement : elles formulent toujours ce problème de la possibilité de faire de la philosophie depuis leur point de vue propre, alors qu’elles n’ont appris à philosopher qu’en protégeant, valorisant les normes patriarcales.

Georgia O’Keeffe dit dans un extrait vidéo que ses professeurs lui disaient comment peindre des paysages comme eux, mais ne lui enseignaient pas comment peindre ses paysages. Alors elle l’a fait par elle-même, sur le tas, avec son talent, sa perception et son imagination.

Et je me disais : depuis quelques années, ce qui me pousse dans mon travail, ce que je cherche, c’est une façon de faire de la philosophie qui déjoue les normes de la domination intellectuelle. Une philosophie qui ne fasse pas que déconstruire, mais qui en tire les conséquences et au fond, suffisamment libre pour me plaire. J’avais testé des choses en ce sens l’an dernier, avec les ateliers d’écriture et de chorégraphie de la pensée.

Chez /ut7, je suis encouragée en ce sens. Depuis une semaine tout particulièrement, je cherche à desserrer l’étau mental qui a pu conditionner ma manière de travailler (durant mes années de free-lance, la grosse pression stratégique – économique m’a bien sûr conduite à me censurer). Faire le chantier dont j’ai envie, et non celui que je pense devoir faire. Ce qui, en vertu de ce que j’écris quelques lignes plus haut, revient à faire de la philosophie.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

×
Restons en contact !

Pour rester informé.e de ce qui se passe ici