Présenter ses excuses

Je n’écris pas assez souvent ni longuement dans ce carnet pour que ce soit réellement le journal de bord de mon travail. D’autant que cette phase de chantier dans laquelle je suis en train de m’immerger (la « recherche ») a besoin de chaos, de déambulations dans les articles et livres, et de biffures quotidiennes du plan initial. Chercher à en rendre raison dénaturerait le processus !

Mercredi, lors de la balade audio, nous avons conversé autour de la question de C. Comment s’excuser correctement auprès de quelqu’une, alors qu’on a clairement abusé de sa posture dominante (masculine) ? Nous avons pris le temps d’éclairer la question par le contexte que C. a raconté sans difficulté. Puis, nous avons tenté des va-et-vient entre le cas particulier qui nous occupait et la conceptualisation des termes ainsi que des postures possibles. Je ne referai pas la conversation ici, mais je remercie très chaleureusement les participant·e·s qui, chaque mercredi, osent soumettre les questions qu’ils/elles aimeraient penser.

J’ai plutôt envie de prolonger la discussion collective matinale par une libre réflexion personnelle sur le sujet.

En l’écoutant, j’y ai retrouvé des choses que j’ai moult fois dites par le passé, lorsque j’ai pu essayer de formuler des plaintes, parfois en colère, parfois de façon plus ou moins pédagogique, parfois même avec le ton détaché de l’analyste qui ne vise personne directement (c’est vain si l’autre – quel qu’il soit – n’a pas l’ambition de se détacher de ses usages patriarcaux, mais comment faire autrement quand on espère encore se relier vraiment ? ). Sur ce sujet, comme sur d’autres abordés par les travaux féministes, je suis stupéfaite de ma propre surprise. À chaque fois, lorsque j’osais formuler une plainte avec clarté – par exemple, qu’il y a lieu de présenter des excuses dans telle situation – plainte qui suscitait ordinairement le mépris (dominer une femme, c’est la réduire à une hystérique d’une simple moue dédaigneuse, et cela s’apprend avec la virilité), j’en conservais le souvenir d’une grande solitude. D’une honte aussi de subir ça : la bêtise du mépris. Ajoutons que mon statut de philosophe féministe se retournait contre moi si je souhaitais m’épancher auprès d’ami·e·s : Je pensais que tu étais la personne la mieux armée pour ne pas accepter ce type de situation… et en fait, non. Il faut toujours incriminer la femme, consciente ou non.

Bref, sur cette question toute simple de l’importance de savoir s’excuser, même quand on occupe la position socialement dominante, j’avais longuement appris à avoir honte de mes remarques. On admire votre intelligence dans d’autres contextes, mais lorsque vous analysez avec rigueur et précision une situation sexiste récurrente, ce que vous dites devient d’un coup trivial, fatigant et stupide aux yeux des hommes.

  • Sur la question elle-même (mais je déborde largement du cas évoqué dans la balade audio ) :
    1/ La domination (même conscientisée) est aussi toujours déni de la domination. De sorte que dans un contexte où l’on a pris conscience d’avoir fait du mal à autrui, on inscrira ce mal dans un récit qui occulte la domination durable qu’on exerce soi, en tant qu’agent.
    2/ Et c’est possible parce qu’une même action peut être décrite et redécrite de multiples façons. Entre J’ai inopinément appuyé sur son pied avec mon pied et Je lui marche toujours sur les pieds parce que j’ai l’habitude que ce soit les autres qui s’écartent de mon passage (je prends délibérément un exemple symptomatique mais peu dramatique), il y a un panel d’énoncés descriptifs possibles. La « violence ordinaire » s’exerce ainsi dans le déni qu’il y ait eu violence. On optera pour l’énoncé qui comporte le moindre degré d’immoralité.
    3/ Dans cette perspective, une habitude patriarcale consiste à répéter : Mon intention n’était pas de… Je suis désolé que tu l’aies mal pris. Pas de lésion, juste un malentendu. Dans le tuto podcast ci-dessus, cette formulation a été mobilisée par les harceleurs de la « ligue du LOL », un cas grave donc. Mais je l’ai constamment observée dans le sexisme le plus ordinaire. Même parmi les personnes « féministes », être féministe revient à montrer qu’on a une intention qui a été mal perçue par la femme… Au lieu de comprendre qu’elles ne se contenteraient pas de cette interprétation si elles devaient s’excuser auprès de leurs amis masculins préférés.
    4/ On ne peut pas faire abstraction de la mémoire. Une action n’est jamais tout à fait isolée. De sorte qu’au lieu de réduire l’action à sa redescription minimale (pour un souci de rapidité, j’utilise les expressions courantes en philosophie de l’action, j’espère que ça reste clair tout de même), on devrait la réinscrire dans une temporalité plus longue, qui tient compte de la mémoire que chaque protagoniste a du passé. De sorte que ce pour quoi j’ai à m’excuser aujourd’hui, est souvent ce que j’ai aussi fait hier.
    5/ L’idée n’est donc pas de fuir l’interaction en s’enfermant dans une culpabilité narcissique (qui génère souvent plus de violence : sous couvert qu’on se « sent coupable », on abandonne l’autre), ni d’abolir le mal commis par une formulation d’excuses, mais on pourrait aspirer à ce que la prise de conscience et sa formulation soit une porte d’entrée vers l’écoute de ce que l’autre a vécue et le désir d’y reconnaître l’injustice, pour ne pas dire le scandale.

Il y a encore beaucoup à dire. J’essaierai d’aller plus loin au moins sur ce point : parce que la domination est déni de la domination, elle est aussi toujours déni de l’injustice.

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