Dominique

Je pense à toi tous les jours, me disait-il encore avec sa voix forte mercredi dernier. Sa façon de penser à moi, c’était d’anticiper la pousse de l’herbe qu’il venait tondre, devant et derrière ma maison. Sans que j’aie à le lui demander (il savait ma situation), il venait régulièrement avec tout son matériel. De quoi tailler la haie, couper l’herbe en bordure. Il apportait même les poubelles à déchets végétaux. Il repassait les prendre sans me déranger le vendredi, pour les déposer à la déchetterie des végétaux, ouverte le samedi matin. Entre deux averses ou sous un soleil brûlant, peu importe. Il aimait bien que ce soit fait. Vite et bien. Et lorsque les conditions étaient bonnes, ou lorsqu’il n’y avait pas besoin de tailler la haie parce qu’il était revenu plus vite que prévu, il disait un mot qui lui revenait souvent : Impeccable ! Mon travail avait été interrompu deux heures, et c’est ma vie qui en était changée. Son cœur, on le voyait dans ses yeux et dans son rire. On ne se connaissait pas depuis longtemps, mais il avait cette chaleur qui se passe des longues histoires. Elle m’était familière parce que je l’avais connue chez des personnes très chères. Ce type de tempérament me met à l’aise, donc le courant est vite passé. Et lorsque j’ai dû emménager ailleurs seule dans cette maison fraîchement louée, je pensais que je perdais mes voisins. Surtout lui et Anne-Marie, sa femme. Ils me manquaient déjà. J’espérais néanmoins. Et en effet. Je n’étais plus dans la même rue, mais Dominique prendra sa voiture. Il passera chez moi alors qu’il n’était jamais entré dans l’ancienne maison. Il est passé souvent, avec la même bonne humeur. Tout ce qu’il comprenait sans le dire. Il avait la passion de veiller sur les besoins des autres, comme il pouvait. Et son bonheur de voir ses enfants et petits-enfants, il me l’envoyait en photo chaque été.

Longtemps bénévole au Secours populaire, il y faisait toujours des choses, de loin. Car de près, il était devenu free-lance. Avec sa voiture et sa remorque, il allait chercher des affaires (de tout, meubles, vêtements, etc.) pour les déposer là où des personnes en manquent. Pendant le premier confinement, il allait apporter de la nourriture chez des gens en difficulté. Il pensait à beaucoup de monde tous les jours. Et son téléphone n’arrêtait pas de sonner.

Il y a tout juste une semaine, à la même heure mercredi dernier, il venait d’arriver après un coup de fil de dernière minute. Il fait beau, il a deux heures, et une nouvelle tondeuse, plus légère. C’est le moment. Ça tombe bien, les enfants sont là, propose à Anne-Marie de venir découvrir les lieux, lui répondais-je. Et ils sont venus. Ce fut la fête à la maison, vite fait, pendant qu’il tondait. Et à chaque fois, après son passage, je regarde mon petit carré de jardin et j’y vois le parc d’un château. Vraiment.

Dominique ne viendra plus. Mais chaque jour, je regarderai l’herbe pousser et j’entendrai son rire.

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