Des vies intérieures


Dimanche dernier, j’emmenai Madeleine et une de ses amies. Une expédition peu risquée mais non sans larme. Une larme dense de joie, lors de la rencontre. La panthère des neiges de Marie Amiguet et Vincent Munier fut comme une respiration. Un passage préventif en réanimation dans un quotidien emmuré. Un shoot d’air pur pour se remettre d’une dose vaccinale.
Je connaissais les photos de Munier (découvert à travers ce beau documentaire) et un peu le texte de Tesson, mais l’immersion en mouvement d’images étaient l’occasion de partager avec Madeleine ce que je reconnaîtrais volontiers comme un credo. Seule la beauté de ce qui dépasse l’humain peut nous sauver, mais notre impatience pathologique nous en prive.
En douce, je continuais de cogiter au séminaire du lendemain. Comme je ne rédige plus ce que j’y raconte, je mets mon propos en forme dans ma tête les jours qui précèdent, après avoir ciblé le thème ou l’ouvrage. Cette fois, pour démarrer l’année, j’avais prévu de présenter les grandes lignes de la matière chaotique du livre en cours. La stabilité et la confiance du groupe permettent ce luxe que m’envieraient tant de chercheur·e·s.
Bref, dans cet état obsessionnel latent, il était inévitable qu’un élément du film me semblât au cœur du sujet du séminaire. Une phrase de Tesson enfila ce rôle.
Les heures, journées et semaines d’observation passant sans apporter la bête attendue, Tesson s’instruit auprès de Munier, expert de la question. À peu près en ces termes, de mémoire. Quand tu passes tout ce temps à observer le paysage sans bouger ni voir grand chose, tu ne finis pas par ruminer des idées noires ? Évidemment, il parle de lui. Non, pas du tout. C’est magnifique (la vive douceur de la voix de Munier dit tout). Alors Tesson, admiratif : Il faut avoir une sacrée vie intérieure pour ça.

Image du film, par Marie Amiguet et Vincent Munier (Haut et court)

Je m’arrête sur cette vie intérieure. Elle dit aussi ce que j’admire. Non pas seulement chez telle ou telle personne. Mais pour elle-même, pour la désaliénation qu’elle rend magiquement possible. Pour la liberté qu’elle donne et à laquelle nous renonçons souvent, par peur de la solitude. Car c’est bien pour réduire le temps de solitude qu’on se précipite souvent vers le moindre effort, vers le divertissement de masse ou vers le résultat, communicables et socialement gratifiants.
Dans notre culture contemporaine, la vie intérieure sonne comme un repli inerte et illusoire. Les critiques du « mythe de l’intériorité », la promotion du productivisme et le psychologisme stratégique convergent dans une même dévalorisation de la vie dite intérieure, improductive. À la marge pourtant, la résistance demeure et elle nous donne à lire, à voir, à goûter, à écouter des vies intérieures. Des personnes qui aspirent à vivre au plus près de ce qu’elles ressentent comme magnifique.


On peut laisser loin derrière nous le vieux mythe d’une âme éternelle intérieurement et mystérieusement contenue dans le corps. Mais la vie intérieure entendue comme la capacité de se relier avec la beauté mosaïque du monde n’a rien d’inerte ni de fictif. Elle fait à mes yeux tout le plaisir concret d’exister. Elle est aussi ce que les classes dominantes redoutent le plus : si l’on veut tant persuader les exploitées que ce qu’ielles font est laid, c’est parce qu’on sait qu’elles ont aussi le pouvoir silencieux de résister et de s’émerveiller. « Vous ne pouvez point affirmer ce qu’est en réalité un tableau ou un objet tant que vous ne l’avez pas épousseté tous les jours. », écrivait Gertrude Stein. C’est qu’épousseter avec attention, c’est aussi enfiler des jumelles et se mettre en état de voir des détails invisibles aux impatient·e·s.


Je n’osais plus utiliser l’expression vie intérieure, à cause de l’influence clairement matérialiste de mon travail. Mais grâce à ce film, je décidai d’en parler au séminaire, et de corriger ma propre réticence en précisant mon propos. La vie intérieure est la capacité dissidente et concrète de nourrir le lien avec le monde qui nous entoure, en dépit du mépris qui voudrait nous l’interdire.
On découvre parfois que des femmes ont eu une vie intérieure, parce qu’on retrouve leurs œuvres à leur mort (journaux, lettres, photographies comme l’illustre entre autres le cas de Vivian Maier). Et cela nous étonne, fascine, ou inspire. Mais c’est ainsi qu’il en a toujours été : si l’on n’a pas le privilège d’être bien placé dans la hiérarchie des humains, on peut toujours la saboter, désobéir en secret, se hisser vers la beauté des choses du monde. 

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