Brutalité

On confond souvent franchise et brutalité. Disons plutôt qu’on justifie rétrospectivement un comportement désagréable ou violent, au nom de la vertu d’honnêteté. Comme si la brutalité n’était qu’un manque d’enrobage plus ou moins falsificateur, signe d’une vertu plus noble : la capacité d’exprimer sans détours et sans crainte ce qu’on pense. 

Pourtant, en confrontant des situations d’interactions – franches vs brutales – qui me revenaient à l’esprit, j’y voyais une différence notoire qui n’a pas à voir avec l’emballage rhétorique du message, mais avec la capacité à le penser au moment où on le formule. La franchise est indissociablement un art de dire et un art de penser : elle requiert une prise de risque (d’où la tentation de tourner autour du pot), une prise de liberté donc, tant pour la personne qui parle que pour celle qui reçoit et répond. Elle exige aussi un effort d’attention pour énoncer (et non emballer) le plus précisément possible la réalité qu’on veut décrire et partager. Elle est la condition de toute confiance non seulement entre les personnes, mais aussi en la possibilité qu’on a toujours de rectifier ou poursuivre ce qu’on a préalablement imparfaitement formulé. En d’autres termes encore, elle ne consiste pas seulement à dire vrai, mais surtout à penser et énoncer courageusement ce qu’on pourrait tout simplement éviter. Les conversations franches sont si précieuses : rares sont les occasions de penser à plusieurs sur un tempo commun, loin des stratégies de dissimulation et de contournement. 

Dans la réaction brutale, il s’agit au contraire de ne pas penser ce qu’on dit ou fait au moment où l’on parle ou agit, et de dénier autrui (car le respect suppose un effort d’attention). Elle impose l’impensé viscéral de celle/celui qui parle, sans attention pour le/la destinataire. 

La brutalité n’autorise pas la conversation. La franchise en est la source (à condition qu’elle ne soit pas reçue brutalement !). 

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