Visio confinée avec les abonné·e·s – 10 avril 2020

Une première, rendue possible grâce à nos outils numériques : réunir les abonné·e·s disponibles pour une heure de philo, construite à partir de vos questions préalablement envoyées. À la joie de vous voir s’ajoutait le plaisir de rassembler celles et ceux que la contrainte géographique éloigne habituellement.

Voici un aperçu des sujets abordés, qui sont autant de chantiers d’investigation à approfondir dans un travail au long cours.

  1. La notion de « crise » – fréquemment utilisée ces dernières décennies – trouve une actualité inédite et malheureusement vigoureuse. Comme le soulignait Myriam Revault d’Allonnes dans La crise sans fin (2012), notre crise permanente se traduit par la nécessité de changer notre manière de formuler nos questions, de changer notre cadre de compréhension du réel. Il ne s’agit pas tant de résoudre la crise, que de formuler autrement nos questions. Alors que son sens premier (krisis) désignait un moment particulier, situé comme celui du discernement et du jugement décisif, « notre » crise sans fin se caractérise par la totale incertitude, en tant qu’elle affecte notre capacité de discernement (peurs, souffrances).
    En nette rupture avec la foi moderne dans le progrès, notre crise engage une représentation de l’avenir, structurée depuis un siècle par le constat des effets destructeurs de nos « progrès » et par l’impuissance des êtres humains à les réguler. J’y reviendrai de manière approfondie le 7 mai prochain.
  2. Cette crise peut se traduire sur le plan psychologique et existentiel par une recherche désespérée de certitudes, inévitablement liées à l’ancien cadre de pensée, l’ancienne « normalité ». On a beau la contester, elle conserve le privilège de nous être familière et de nous offrir des apaisements identifiables et faciles à obtenir.
    Dès lors, si l’on veut réfléchir à la façon dont on va opérer une transition vers un monde meilleur, moins aliénant, moins destructeur, il nous faut prendre conscience 1/ de la nécessité vitale de nourrir des sources de joie, sans lesquelles nous nous enfermerons dans une désespérante inertie, sources de joie qui participent de la société que l’on souhaite pour demain ; 2/ de la nécessité vitale d’identifier les « petites joies » qui soutiennent et nourrissent le système violent que l’on veut changer, et de les distinguer d’autres joies, plus créatrices, critiques, émancipatrices.
    La Boétie, Nietzsche, Horkheimer l’ont noté, dans leurs contextes historiques respectifs : la « servitude volontaire » des êtres humains est liée à leur propension à rechercher des « petites joies », faciles à satisfaire, donc offertes sur un plateau par les instances dominantes, pour anesthésier les désirs de révolte. La mémoire de nos plaisirs antérieurs est activée par la peur.
    Si l’on est attentifs à la dimension intensément anxiogène et mortifère de la crise du coronavirus, on gagnera à méditer avec discernement sur les sources de plaisirs auxquelles nous tenons, sur la différence entre fonction palliative et fonction créative.
  3. Notre crise met l’habitat au centre de nos questionnements. Comment habitons-nous le monde? l’espace social ? comment habitons-nous nos espaces domestiques? Se trouve explicitée avec force une idée jusqu’alors trop minorée : le système actuellement en crise a maintenu des violences liées à l’habitat, admises par nos traditions patriarcales. Maltraitances des femmes et des enfants, insalubrité des logements des plus pauvres, inégalités sanitaires scandaleuses, etc. Le confinement révèle l’ampleur des violences de notre système.
    Il faut donc repenser la façon dont nous co-habitons. Sous cet angle, le confinement peut s’opérer dans un repli craintif et désengagé. Mais il peut et doit bien plutôt initier un questionnement public sur la façon dont chacun·e doit être libre en pratique, jusque dans sa vie dite « privée ». Alors le confinement facilite l’adoption d’un point de vue alternatif (on pense l’espace public depuis l’espace domestique) déjà défendu depuis des décennies de luttes de la part des minorités sociales. Les violences subies dans les « espaces privés » sont en réalité des violences tolérées voire soutenues par un système public.
  4. Dans ces glissements de terrain que notre crise nous fait vivre, c’est au fond notre conception de la réalité qui se trouve bouleversée. Nous nous représentons le monde bien que nous n’en fassions pas l’expérience directe. Nous nous figurons un monde à partir de la multitude d’images et de discours que nous recevons par le biais des médias, des réseaux sociaux et de leurs régulations algorythmiques. L’idée d’un monde souffrant, en catastrophe permanente et en cours d’effondrement total mobilise notre attention.
    Et pourtant, nous avons à vivre dans un réel empiriquement circonscrit, un environnement vital dans lequel seul nous pouvons penser, agir, interagir. Cet écart entre ce que nous pensons du monde en général – qui nous donne le vertige – et ce que nous pouvons réaliser dans un environnement donné – qui nous paraît ridiculement insignifiant – semble rappeler Pascal (« Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. »). Mais la fabrique médiatique de notre représentation du réel génère une autre forme de vertige, qui passe par une saturation d’images et d’émotions, pouvant absorber notre attention et notre désir d’agir. Accepter l’incertitude totale et discerner différents sens du « réel » vont de pair.
  5. Enfin, la crise du coronavirus bouleverse la hiérarchie de valeurs traditionnellement ancrée dans nos sociétés patriarcales-capitalistes. La délégation, la relégation et la dévalorisation des métiers du soin n’est plus officiellement tenable lors d’une pandémie qui affecte les riches autant que les pauvres. Les faits lui donnant raison, l’éthique du care a gagné en visibilité et on espère que cela modifiera durablement la place du soin et de la sollicitude, tant sur le plan des représentations sociales que sur celui des conditions matérielles (les deux plans étant solidaires).
    Il me semble néanmoins qu’on ne sortira de ce mépris social qu’en modifiant notre compréhension du réel en général. Il ne s’agit pas seulement d’éthique mais d’ontologie. Il ne s’agit pas seulement de changer de grille de valeurs, mais d’intégrer dans notre connaissance du réel des éléments qu’on a occultés parce que relégués à des points de vue subalternes. Considérer le réel non pas comme objectif et figé, mais comme un écosystème en devenir, dont nous sommes solidaires, et que nous avons à soigner plutôt qu’à dégrader, à nettoyer plutôt qu’à encombrer de nos déchets, à préserver plutôt qu’à maîtriser, etc. Je ne prendrai pas le temps ici de le détailler car c’est un sujet qui anime mon travail en filigrane. Les humains font des catastrophes non pas seulement par goût du pouvoir, ni par seul goût de l’argent, mais par cet orgueil qui les pousse à mépriser des manières d’être au monde, des points de vue sur le réel dont la prise en compte leur aurait pourtant été salutaire.

L’heure a filé et, à vrai dire, nous l’avons un peu dépassée. En en rappelant ici les grandes lignes, je constate combien ces quelques points doivent être réinvestis et questionnés. Ce sont des chantiers en friche pour lesquels nous aurons besoin d’autant de réactivité que de patience.

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