Séminaire de Simone en visio-confinée du 6 avril 2020

Le plaisir de se voir d’abord, de sortir de l’isolement et de goûter la joie de passer l’après-midi ensemble…
Puis une introduction pour situer le thème (« habiter ») au sein de notre travail de déconstruction de notre histoire patriarcale des idées. J’ai en particulier mis l’accent sur l’intérêt – à mes yeux – de poser le questionnement ontologique non pas depuis la perspective idéaliste largement ancrée dans notre culture, mais depuis l’expérience que font du réel celles et ceux qui œuvrent à le rendre habitable. Celles et ceux qui nettoient, rangent, régulent la sédimentation des poussières et déchets qui adviennent inéluctablement.

Nous avons ensuite réfléchi seul·e, en binôme et collectivement à partir d’un questionnaire centré sur les perspectives philosophiques ouvertes par notre expérience actuelle et inspiré de celui que propose Bruno Latour.

1/ Depuis le début du confinement, quels désirs ou besoins avez-vous la liberté de satisfaire davantage ? Nommez-les, éventuellement sous forme de liste.

2/ Pour chacun d’eux, décrivez

  • a) les facteurs qui rendent possible cette plus grande liberté ;
  • b) ce qui l’empêchait ou la réduisait auparavant.

3/ Quelles privations vous semblent-elles actuellement difficiles à supporter ? Nommez-les, éventuellement sous forme de liste.

4/ Décrivez

  • a) la façon dont cette privation était comblée avant la crise ;
  • b) ce qui a pu changer dans votre manière d’appréhender ce manque ;
  • c) comment vous envisageriez de combler ce manque sans renoncer aux gains de liberté que vous avez identifiés (question 1)

5/ Le confinement a-t-il changé quelque chose dans votre manière d’habiter votre environnement, d’être en contact avec ce qui vous entoure (espace, personnes, objets, murs, etc.)  ? Détaillez le plus possible votre réponse.

6/ En ces temps de confinement, pouvez-vous décrire :

  • a) ce que vous redécouvrez par ce contact permanent de votre environnement immédiat ;
  • b) les éventuels changements à long terme que vous aimeriez mettre en place dans votre façon d’habiter chez vous ;
  • c) ce qui vous conduit à vous sentir « chez vous »… chez vous.

7/ Qu’est-ce que cette crise modifie ou accentue dans votre manière de concevoir la réalité en général ?

8/ Pour chaque élément, décrivez

  • a) ce qui ne convient pas selon vous dans notre représentation traditionnelle du monde ?
  • b) quelles valeurs traditionnellement mises en avant doivent être selon vous substituées par d’autres (et lesquelles) ?
  • c) quelles actions vous aimeriez engager « après » cette crise pour opérer des changements que vous désirez ?

La synthèse des réponses n’est pas exhaustive, car nous avons privilégié les échanges… et la prise de notes en visio m’a paru plus difficile à faire que lorsque je dispose d’un paperboard. Merci à Raphaël d’avoir ouvert un pad et merci à ceux qui l’ont alimenté au fur et à mesure de la session.

Conclusion :
J’ai conclu l’après-midi par 2 libres remarques, en réponse à des questionnements soulignés dans les derniers échanges (autour de la dernière question).

  1. Nos expériences du confinement nous mettent brutalement face à un constat: la liberté des uns n’est qu’un privilège puisque d’autres n’en jouissent pas. Elles nous invitent – me semble-t-il – à méditer sous un nouveau jour la pensée d’Arendt sur la liberté. Je veux attirer l’attention sur ceci : nos expériences privées d’un confinement décent peuvent devenir davantage que des privilèges lorsqu’elles nous déterminent à les revendiquer pour les autres au cœur de l’espace public. Lorsqu’au lieu de les consommer en les réservant à notre vie privée, elles intègrent la réflexion politique et font signe vers les privations que nous ne pouvons tolérer ni pour nous ni pour les autres, c’est-à-dire vers des libertés fondamentales que nous voulons pour l’humanité. Bien sûr, cette remarque m’est inspirée librement d’Arendt (de sa définition de la liberté comme essentiellement politique ) et ne réside pas rigoureusement en tant que telle chez elle (puisqu’elle dissocie nettement privé/public, les sphères du vital / du politique), mais j’essaierai d’en rediscuter ailleurs.
  2. La seconde remarque est davantage une question. Notre crise actuelle engage certes un rapport au temps (comme le montre très bien Myriam Revault d’Allonnes dans son ouvrage La crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps ) mais il me semble qu’elle comporte comporte une caractéristique supplémentaire elle est intrinsèquement liée à notre représentation du monde considérée comme totalité connaissable. Le bain médiatique dans lequel nous vivons pour ainsi dire en permanence nous abreuve d’informations non seulement sur le territoire que nous habitons mais sur ce qui se passe dans le monde. À l’évolution des cas de covid-19 en France s’ajoute celle de chaque pays, au point où nous avons des estimations qui concernent l’humanité dans son ensemble. Nous vivons avec l’idée devenue ordinaire que 1/ nous pouvons connaître le monde, 2/ le monde est en crise. Ces deux assertions n’ont pourtant rien d’évident si on les examine de près. Pour Kant, par exemple, l’idée de monde (l’idée d’une totalité unifiée des phénomènes ) est une idée de la raison. On ne peut pas ne pas la penser, mais aucune expérience perceptive ne peut nous livrer un objet qui soit « le monde ». Sans entrer dans les détails, ce qui m’intéresse ici est de prendre à rebours la croyance (présomptueuse ?) typique de notre époque selon laquelle un sujet peut connaître « le monde ». Il s’agit là d’une illusion à laquelle nous donnons un pouvoir colossal. Cela ne signifie pas que les informations qui nous parviennent sur ce qui se passe « dans le monde » soient fausses. Cela signifie peut-être que nous intégrons une idée dans notre champ d’expérience sensori-affective, idée que nous assimilons désormais spontanément au réel. Autrement dit que nous avons une nette propension à théoriser « le monde » avec lequel nous n’avons pas de contact. Ce qui accroît notre sentiment d’impuissance.

La prochaine session du séminaire est prévue le 9 juin et aura vraisemblablement encore lieu en visio. Si vous voulez en profiter pour nous rejoindre, vous êtes les bienvenu·e·s (infos ici).

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