Séminaire de créativité philosophique du 9 mars 2020

Pour la première fois, le séminaire mensuel de Simone s’est fait en visio, chacun·e au chaud chez soi.

Enjeu de l’expérimentation : la visio est-elle préférable à une annulation (pour cause de grève des transports, maladie… ou quarantaine en période de coronavirus ! ) ? Résultat : oui ! On préfère bien sûr se retrouver comme nous le faisons depuis 4 ans à Paris chez /ut7, grignoter ensemble des cookies maison (quand le week-end me laisse un temps pour les cuisiner) et clôturer l’après-midi par un petit verre quand c’est possible. Mais ponctuellement, la visio présente beaucoup d’avantages que nous avons pu vérifier, à condition d’avoir une bonne connexion internet et une pièce à soi pour s’isoler.

Pour info, j’ai animé la session sur zoom qui permet pas mal de fonctionnalités (on ne les a pas toutes explorées), notamment celle de se retrouver un moment en binômes pour travailler et échanger, comme nous le faisons habituellement. Une fois l’option activée dans mon compte (merci à Étienne et Édouard pour votre aide rapide !), il a suffi d’un clic pour diviser le groupe en binômes puis d’un autre pour se retrouver à la fin de l’exercice. Grande joie pour moi !

Qu’a-t-on fait ensemble chacun·e chez soi ? Pour celles et ceux qui n’ont pas pu y participer et pour les curieuses et curieux de tous horizons, voici un récapitulatif du programme accompli.

1/ On s’est dit bonjour et chacun·e a dit où il se trouvait et dans quelles conditions. On découvre ainsi que des parents squattent les chambres de leurs enfants absents. Oui oui.

2/ Comme prévu, le groupe a pu découvrir le texte que j’ai composé à partir des productions de chacun·e (de la session précédente, le 10 février). Pour rappel, l’exercice consistait à écrire sur un sujet (ici : « Rire ») à partir des émotions et images contradictoires qu’il déclenche en nous, sans chercher à expliquer, argumenter, clarifier, avoir raison. Après avoir collecté cette matière brute mise en mots, je n’ai fait que prélever des bouts pour les agencer et ajouter un mot par-ci par-là, rien de plus. Pour que chacun·e puisse le découvrir tranquillement sans être troublé par des défaillances de la visio, je l’avais enregistré et mis en ligne. On s’est donc retrouvé·e·s ensuite pour partager nos impressions, nos émotions et nos questions.

3/ J’ai glissé un point rapide sur la distinction et la proximité du poétique et du philosophique. À quel moment un texte appartient-il au registre philosophique ? Le philosophique et le poétique s’excluent-ils ? Sans identifier les registres, la représentation normative d’une philosophie exclusivement rationnelle (froide, rigoureuse, virile, etc.) nous ferait oublier que nombre de penseuses et penseurs les ont conjugués jusqu’à théoriser cette conjugaison. Non seulement pour mettre en évidence la puissance des poètes à capter une vérité irréductible au langage de la rationalité, mais aussi pour revendiquer la nécessité du style en philosophie et contester le mythe mortifère de la raison dominatrice. L’exploration des dimensions chaotiques de nos expériences – telle que nous la pratiquons dans nos exercices d’écriture – nous permet de philosopher depuis ce contact expérientiel avec la part du réel que nous cherchons à penser.

4/ Un pas philosophique de plus : dégager ensemble les caractéristiques plus ou moins ambivalentes du rire qui nous apparaissent dans le texte. Ce texte n’étant pas l’extrait d’un.e philosophe tiré d’un manuel et portant sur le rire, il n’est pas thétique ( il ne formule pas la thèse de quelqu’un sur le sujet). Il nous fournit au contraire une matière à penser collective, donc dense, regorgeant de reliefs et de tensions, à partir de laquelle nous pouvons traquer les singularités de notre sujet. Nous identifions ainsi un certain nombre de tensions :

  • la dimension contrainte et pénible du rire de circonstance / le caractère agréable du rire spontané,
  • donc la dimension socio-culturelle du rire / sa dimension naturelle,
  • la mise en contraste de l’hygiène et du rire dit « naturel »,
  • l’écart entre le rire vivant, partagé, affectueux, sain et le rire mortifère endossé comme une fausse protection,
  • la relativité du risible selon les cultures, les circonstances et les situations personnelles (ce qui fait rire les uns ne fait pas rire les autres),
  • le caractère incompréhensible du rire (on ne comprend pas pourquoi on rit, et si on cherche à le comprendre, on cesse de rire !),
  • l’importance sérieuse du rire (sans rire, c’est insupportable !),
  • l’altérité centrale dans le rire, qu’elle soit aliénante ou libératrice.

5/ Exercice n°1, destiné comme les précédents à produire par écrit une matière à penser « brute » à partir de soi-même, sans référence bibliographique ni argumentation.
a – Écrire – toujours en mode brouillon, avec le moins d’autocensure possible – les émotions contradictoires que suscite en nous la pensée d’un objet qui nous accompagne très souvent et auquel nous sommes très attaché·e·s. Chacun·e a eu 20 mn pour écrire et m’envoyer son texte par mail.
b – Durant la pause du groupe, j’ai parcouru chaque contribution pour y repérer une expression à expliciter davantage.
c- Chacun·e a eu 10 mn pour écrire plus précisément à partir de l’expression que je lui avais renvoyée.
d – J’ai collecté dans ma boîte mail les contributions de chacun·e et composerai quelque chose pour la fois prochaine.
e – Débrief de l’exercice.

6/ Exercice 2, destiné à étirer le mouvement de sa pensée en l’enrichissant des objections d’autrui, plutôt que de le couper en vue d’avoir raison. Dit autrement, cet exercice vise à entraîner notre faculté de penser en développant notre capacité à ne pas chercher à avoir raison. Il prolonge un fil directeur de mon travail : à l’inverse du modèle patriarcal de la praxis intellectuelle – où l’acte de penser est annihilé par notre volonté de pouvoir – on se familiarise avec une posture où les objections proposées par l’autre sont autant d’occasions d’affiner et enrichir notre thèse.
a – Répartis en duos, l’un·e présente à l’autre une thèse de son choix, à laquelle il/elle est attaché·e (en 2-3 mn) ;
b – L’autre mobilise son imagination pour trouver un maximum d’objections en un temps très court (5 mn), quel que soit son avis personnel sur la question ;
c – Inversion des rôles.

7/ Débrief de l’après-midi (résumé au début de cette synthèse) et de l’exercice 2 (le plaisir d’objecter en étant de mauvaise foi est notamment souligné :).

Merci à chacun·e des participant·e·s pour cette expérimentation globalement très concluante (même si, je le répète, on préfère se voir dans la même pièce !) et pour la confiance avec laquelle j’ai pu la tester. La curiosité du groupe pour les nouvelles expérimentations assure vitalité et souplesse à notre séminaire.


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