« En temps de crise, on se met à philosopher sans nécessairement s’en rendre compte »

« En temps de crise, on se met à philosopher sans s’en rendre compte. »

C’est par cette phrase prélevée dans notre conversation téléconfinée que Matthieu Delcroix, journaliste pour La Voix du Nord, titrait un article consacré à votre humble dévouée. Et j’ai envie de vous dire ce que j’entendais par là.
Depuis le début du confinement revient un refrain teinté d’espoir autant que d’inquiétude : nous avons bien besoin de la philosophie. Alors on s’interroge : nous avons besoin de philosophie mais que peut-elle nous apporter ? Comment peut-elle nous aider ? Quels enseignements les philosophes pourront-ils nous transmettre pour mieux vivre ces temps difficiles ? On interviewe les philosophes experts médiatiques et on parsème les réseaux sociaux d’idées fédératrices.
Bien que je ne sois pas médiatique, la question m’est parvenue plusieurs fois. J’y ai donc réfléchi, non sans embarras. Car la philosophie ne peut rien de plus en ce moment que ce qu’elle nous proposait jusqu’alors. Réfléchir en assumant l’incertitude et refuser l’absurde qui opprime la vie. Et à vrai dire, « LA philosophie » ne peut rien. Elle n’est rien, à part un nom pour une discipline rigidifiée par des normes et des manuels. La philosophie en acte n’est pas une discipline. Il n’y a que des gens qui réfléchissent et qui ne savent pas toujours qu’ils philosophent: ils n’ont pas besoin de cette étiquette. Réfléchir sans chercher à dominer, sans chercher à avoir raison, sans se réfugier dans des certitudes implacables, c’est cela à mes yeux philosopher. 
Aussi n’a-t-on pas besoin de LA philosophie. Mais l’on peut ressentir le besoin de philosopher. Un peu comme lorsque l’on ressent le besoin de se dépenser physiquement parce que le corps fulmine. En réalité, c’est parce que le corps s’agite déjà, réagissant à une surdose d’inertie, qu’on constate son besoin de se dépenser. De même, nos esprits fulminants s’agitent déjà, bousculés par une crise suffisamment grave pour bouleverser nos certitudes. Ils s’agitent déjà et, les voyant s’agiter, nous constatons que nous avons besoin de philosopher. C’est ainsi que nous commençons à réfléchir plus que d’habitude. Quand nous voyons que l’aveuglement n’est en fait pas une solution adéquate. Quand nous voyons que le courage de transformer est bien plus désirable que l’assujettissement à un système dominant mortifère. On se met à philosopher quand, faute d’être épargnés par les événements, on prend conscience de nos complicités silencieuses, de la vacuité de nos certitudes, de notre humaine fragilité et de notre force réelle, celle qui déborde au-dedans de nous. Philosopher : discerner que nos forces cohabitent avec nos fragilités sans les contredire, que rien ne nous empêche donc de vivre autrement, si ce n’est d’anciens raisonnements invalidés par la vie.
Par une ironie dont l’histoire humaine fait souvent preuve, c’est dans l’urgence que nous réalisons l’importance du temps de la réflexion. La survalorisation de la vitesse nerveuse qui consomme et « en jette », qui renvoie la pensée à une lenteur inutile, apparaît désormais comme une vertigineuse autodestruction. Comme l’est le temps de la vie, le temps d’une pensée qui soigne la vie – indispensable pour contrer les fléaux auxquels conduisent le goût et les affres du pouvoir – est incompressible. L’urgence des soins n’est possible, le moment venu, que si l’on organise préalablement nos sociétés autour d’une priorité qui donne son sens à toutes les autres : préserver toutes les vies.
Alors oui, en cette période difficile, « ça pense » en nous, avec une conscience aiguisée par les faits. Pas seulement parce que nous avons à comprendre pour transformer, selon le mot de Marx. Mais aussi parce que nous percevons que nous mourrons avec nos déchets si nous n’adoptons pas de toute urgence une nouvelle hiérarchie de valeurs. Celle qui, au lieu d’asservir le monde aux illusions capitalistes de l’autonomie et du pouvoir, place le soin de la vie comme valeur suprême.

2 réponses à “« En temps de crise, on se met à philosopher sans nécessairement s’en rendre compte »

  1. Confiné à la campagne, j’apprends à passer chaque heure que le soleil, le boulot et les autre soins de la maison, me laissent pour m’occuper de mon jardin. Une phrase de Nietzsche glanée au cours d’un cours me revient régulièrement, que je reprends tel que je l’ai retrouvé sur le web : « la réalité comme unité est un leurre : elle n’est que l’expression du besoin de simplifier le devenir, pourtant irréductiblement fluent. »

    J’ai l’impression de passer mon temps à rééquilibrer le chaos (des mauvaises herbes par exemple) en vue de maintenir une réalité cohérente mais éphémère en fait (que mon jardin reste un jardin).

    Je ne peux pas imaginer que les personnes cultivant la terre n’aient pas une perception immédiate, mille fois plus complexe encore, du monde ; mais que les puissants refuseront toujours d’appeler cette pensée philosophie. Les puissants ordonnent, et pour cela, veulent que les choses soient ordonnées. A l’intendance de gérer le chaos.

    (Ça me rappelle l’art naïf, comme celui fait par celles et ceux qui n’ont pas de projet artistique. Naïf, adjectif malgré tout dénigrant, non ? Que penserait-on si l’on appelait philosophie naïve la philosophie faite par les non philosophes ? J’y vois encore la volonté des dominants à cloisonner, par le langage, à n’autoriser à penser (peindre, danser) que ceux qui leur ont fait allégeance.)

    1. Merci beaucoup Édouard de partager ta réflexion qui nous permet de prolonger et creuser nos questionnements. En effet, les adjectifs pour désigner le non-académique sont ordinairement utilisés dans une visée péjorative ». »Naïf » ou « brut » par exemple (que j’ai appliqué à nos exercices pour exprimer de la « pensée brute »). C’est précisément un travail philosophique que de déconstruire les préjugés qui se nichent dans les mots que nous utilisons.

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