Philosopher au féminin avec A. Leclerc – 22 juil. 2019

Étude du livre « Parole de femme »

[La séance a eu lieu comme d’habitude chez /u7 , Paris 12e, de 14h à 18h et des brouettes. Le groupe était presque complet et l’après-midi caniculaire, ponctuée d’une pause abricots-gauffrettes, ne fut pas moins intense que d’habitude.]

Voici quelques traces de notre exploration du jour :

Introduction cartographique

Après un (bref) moment d’accueil et un tour (rapide) des attentes de chacun, j’ai proposé en guise d’introduction une vue de quelques recoins de mes arrières-cuisines.

Oui, voyez-vous, en philosophie comme en tout un tas de choses, il y a le « prêt-à-servir » disponible dans le bar du salon, ces nobles apéritifs pensatoires qu’on a savamment appris à offrir dans de jolis verres en trois parties, avec des transitions et des cacahuètes. Je dois admettre que cet exercice plein d’assurance me met en forme.

« Vous prendrez un peu de critique de Kant ? Ou bien de l’idéalisme platonicien ? Une larme de dialectique hégélienne ? Je peux aussi vous les combiner avec du Hume, de l’Aristote et du Marx. Un peu d’existentialisme pour finir ? Une lichette de phénoménologie ne fait jamais de mal. »

Vous vous en réjouirez à la mesure de votre endurance et de vos goûts en matière d’époques et de thématiques. On prend volontiers du stoïcisme ces temps-ci, mais Augustin – idéal pour apprendre à changer ses habitudes – pourrait bien revenir à la mode.

Dans les arrières-cuisines en revanche – chez moi en tout cas – quel bazar ! C’est joyeux, mais très embarrassant à montrer aux invités. Des idées nues se tordent au hasard des tiroirs entrouverts et refusent systématiquement d’enfiler leurs uniformes rationnels. Pourtant, ces derniers temps, certain.e.s d’entre vous m’ont posé des questions… Au-delà des penseuses qu’on travaille, qu’est-ce que toi tu penses, Simone ?

Les idées qui se dandinent dans ma tête me sont si familières et anarchiques que je suis bien en peine d’y déceler une trame communicable. Il me faut les regarder, les questionner, repérer celles qui portent les autres, les accepter pour ce qu’elles sont… des restes qui résistent à notre oubli. Ni plus, ni moins. Aussi me suis-je efforcée d’identifier celles qui résistent et voir ce qu’elles ont dans le ventre, ces idées qui s’obstinent à rester.

En quasi-impro et avec une totale méconnaissance de la facilitation graphique… ça a donné ça :

Je projette d’écrire sous peu sur peggyavez.com un article approfondissant chacun des points oralement mentionnés lors de cette séance de séminaire.

Observant mes idées en chantier, je guettais une étoile. Est-il seulement possible d’avoir une parole philosophique qui ne véhicule pas les normes dominantes de la pensée académique prétendûment neutre ? Est-il seulement possible d’inventer une parole pensante, qui cherche et chemine au lieu de professer et dominer ? qui accepte et peut-être revendique la nécessité de l’ellipse ? qui prenne à bras-le-corps cette vie que les philosophes ont toujours méprisée, celle des femmes ? Philosopher autrement paraît bien démesuré.

Peut-être est-ce cette démesure qui effraie tant de penseuses qui ne se sont pas reconnues comme philosophes (Arendt par exemple): pour être libre d’inventer une autre manière de penser – alors même qu’on s’est toujours fait petite devant les hommes philosophes, comme Arendt l’évoque au sujet de sa relation avec Heidegger – faudrait-il renoncer au mot de “philosophe”? L’appellation me laisse indifférente, mais c’est là accepter que la philosophie soit la répétition de sa tradition, ce que je ne me résous pas à faire.  Ce serait acter que la “philosophie” est une discipline d’experts prêcheurs. J’ai toujours pensé que non, que la philosophie est affaire de création: on y crée patiemment une nouvelle fenêtre depuis laquelle on peut vivre et sentir autrement.

Étude de Parole de femme d’Annie Leclerc

Vouloir philosopher depuis un “je” féminin… Inventer une parole philosophique, qui parle autrement pour pouvoir dire une autre expérience. Prendre le contrepied des normes qui clôturent le discours intellectuel. C’est cette nécessité humble et ambitieuse que travaille la philosophe Annie Leclerc, dans un ouvrage paru en 1974 et dont je n’avais bien sûr jamais entendu parler à l’université : Parole de femme. J’ai découvert le livre et la penseuse par hasard, il y a quelques années. Son style audacieux m’avait alors marquée, ce n’est que maintenant que je mesure sa perspicacité.

L’autrice – alors enseignante en philosophie au lycée – se lance dans une critique créatrice. Elle ne veut pas partir en guerre contre la domination du héros viril, maître de soi et des autres. Ce serait là, selon elle, se conformer à la hiérarchie des valeurs patriarcales qui promeut la supériorité du conquérant. Elle ne se contente pas de la déconstruire pour en dénoncer la violence. Elle ne veut pas réclamer pour les femmes le droit de vivre et de penser comme des hommes. Elle veut autre chose : dire et penser ce qu’en tant que femmes, on a toujours dû taire, ce qui a été dévalorisé au nom des prérogatives masculines que sont le pouvoir, l’argent, la propriété.

Les victoires que les hommes ont toujours adulées abîment le monde et détruisent des vies. Pourquoi donc leur donner raison en jetant un regard dédaigneux sur les occupations quotidiennes des femmes – qui prennent soin de ce qu’ils ignorent ou détruisent ? Quelle serait la pertinence d’un féminisme qui proclame le droit des femmes de renoncer à leurs valeurs de soin et de paix ainsi qu’à leurs jouissances propres ? Pour Annie Leclerc, Simone de Beauvoir répète le mépris masculin pour les choses féminines (maternité, soins quotidiens, tâches domestiques, etc.). Et je dois avouer qu’aussi instructive a été pour moi la lecture du Deuxième sexe, je n’en avais pas moins été surprise par le ton parfois méprisant, hautain et humiliant avec lequel son autrice dépeint les goûts et valeurs des femmes.

La perspective critique d’Annie Leclerc est joyeuse : c’est une philosophie de la jouissance pensée comme expression spontanée des actions du corps, comme ce qui précède sa répression par la violence sociale.

« Or, l’être-au-monde, le vivre, est d’abord jouissance. Voir, toucher, entendre, c’est d’abord jouir.

Mais aussi penser, c’est d’abord jouir.

Que la pensée cesse de se trahir en écartant toujours de son souci cela même qui la porte et la féconde, la jouissance. »

Nous nous sommes donc plongés dans ces 12 pages d’extraits, ponctuées de magnifiques plongées dans l’intimité féminine.

Extraits_Annie_Leclerc

Au fur et à mesure de la lecture, j’explicite les contextes, les références, les liens avec d’autres passages non cités. Vous trouverez ici les extraits, mais je vous recommande vivement la lecture de l’ouvrage, dont certains longs passages importants ne figurent pas dans nos  support de travail (l’histoire qu’elle imagine pour éclairer l’origine de la domination masculine, à la façon dont Rousseau éclairait l’aliénation sociale par sa description imaginaire de l’état de nature ; le magnifique  récit de son accouchement, et de nombreux paragraphes d’une tonalité lyrique peu courante en philosophie contemporaine!).

À l’issue de la séance, nombreux sont ceux qui projetaient de lire le livre en entier !

Exercice de philosophie pratique sur le thème du nettoyage (oui, oui, le nettoyage)

Est-ce parce que ma mère – elle-même femme de ménage – était si malheureuse qu’elle me répétait vouloir que je sois femme de ménage (métier que j’ai effectivement exercé durant deux ans, trouvant cette activité d’ailleurs plus utile que le job que j’avais en parallèle dans un fast food) ? Est-ce parce qu’une amorce de réflexion sur la condition féminine révèle rapidement que l’aliénation et l’émancipation de nombreuses femmes se jouent quotidiennement devant le panier à linge sale – pour reprendre le titre du livre de Titiou Lecoq  ? Est-ce parce que nos philosophes n’en parlent jamais ? Quoiqu’il en soit, je me disais depuis un moment qu’il y avait là un sujet à méditer et plusieurs participants du séminaire avaient déjà manifesté leur intérêt pour ce type de questionnement.

L’ardeur peu commune chez les intellectuel.le.s avec laquelle Annie Leclerc parle des tâches ménagères nous offre une précieuse occasion de se mettre à penser cette disqualification économique et sociale subie par les personnes – majoritairement des femmes – qui s’occupent de nous assurer un cadre de vie agréable dans les hôtels, bureaux, espaces publics, espaces privés, etc.

Dans son Éloge du carburateur, Matthew Crawford décortiquait les vertus du travail manuel, non seulement pour la satisfaction qu’il procure (le contact avec la matière permet la tangibilité immédiate des résultats et du savoir-faire) mais aussi pour la disponibilité intellectuelle qu’il permet. En bricolant, on pense de manière plus libre et approfondie que dans l’administration universitaire mondialisée… Je soutiendrais volontiers la même idée pour l’ensemble des activités qui touchent à l’entretien, l’embellissement et la réparation de nos environnements. Comme l’écrit Annie Leclerc,

« Mesquin ? Sombre ? Ingrat ? Dégradant ? Un travail bigarré, multiple, qu’on peut faire en chantant, en rêvassant, un travail qui a le sens même de tout travail heureux, produire de ses mains tout ce qui est nécessaire à la vie, agréable à la vue, au toucher, au bien-être des corps, à leur repos, à leur jouissance…

Ingrat un travail où les résultats sont immédiats, comme portés dans le faire ? »

Ce qui a rendu ce travail ingrat, selon la philosophe, ce n’est pas l’activité elle-même mais le mépris social avec lequel elle est traitée et la surcharge insoutenable imposée aux femmes.

« Les tâches ménagères produisent des résultats discrets, modestes, invisibles socialement. À cause de cela, on les compte pour rien, on les traite par le mépris. C’est cela qui les rend très éprouvantes.  » (Annie Leclerc, dans « Penser sans entraves » de Mona Chollet)

Pour y réfléchir ensemble, j’ai imaginé cet exercice, que nous avons effectué en trois temps : un temps de réflexion solitaire puis un temps d’échanges en binôme avant une synthèse collective autour de la question 3.

L’exercice :

Que ce soit avec mépris ou avec compassion, les travaux de nettoyage sont le plus souvent regardés comme indignes ou dégradants, très loin de nos représentations d’un travail épanouissant.

  1. La répétition d’une activité la rend-elle nécessairement désagréable ? Pourquoi ?
  2. Voici quelques caractéristiques que nous avions attribuées à un « travail libéré », dans une précédente après-midi de Simone consacrée au travail : qui a du sens, socialement utile, s’effectuant dans un cadre valorisant la gentillesse et les différences, exprimant un savoir-faire, résultant d’un choix, faisant une place à la beauté (vs l’utilité), produisant des résultats tangibles, permettant d’écouter ses besoins. Ces caractéristiques peuvent-elles convenir au travail d’entretien ? Sinon, lesquelles ne correspondent pas et pourquoi ?
  3. En pratique, comment revaloriser les activités usuellement désertées par les membres de la classe dominante, qui les exploitent et les invisibilisent ?

Vous qui lisez ceci sans avoir participé à notre séminaire, n’hésitez pas à prendre 30 minutes pour faire l’exercice seul·e ou à plusieurs, dans une posture d’ouverture d’esprit.

Et si vous souhaitez nous rejoindre, vous serez chaleureusement accueilli·e…

Prochaines séances 2019 : les lundis 09/09 , 14/10 , 18/11 , 09/12 14h-18h

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