Résister par la tendresse

Quand une magnifique définition de la tendresse s’articule à une critique des conditions de travail dans un ouvrage d’A. Gorz.

 

Les livres de philosophie ne sont pas d’austères argumentaires, ressassant une thèse résumée en quatrième de couverture! Dans les livres comme en tout, l’essentiel se tapit dans des détails inattendus et précieux, pour peu qu’on y prête une attention constante.

Vous en trouverez une confirmation (parmi d’autres) dans cet extrait des Métamorphoses du travail. Critique de la raison économique (1988) d’André Gorz. L’ouvrage développe une critique de la rationalité économique et de l’idéologie du travail qu’elle produit. Gorz montre avec précision comment l’impératif de maximisation de la production a impliqué une conception du travail en rupture avec la vie et les besoins des individus.

C’est en explicitant les modalités de la violence au travail qu’apparaît une magnifique définition de la tendresse (une pépite dans la pépite!).

Précisons: Gorz ne critique pas le travail, mais ce que le travail est devenu depuis la Modernité, en particulier depuis l’évolution des conditions de travail qui subordonnent tout – y compris le corps du travailleur – à des impératifs techniques de productivité.

 

Qu’est-ce que la tendresse?

Voici le texte en question:

« L’apprendre à travailler est un désapprendre à trouver et même à chercher un sens aux rapports non instrumentaux avec le milieu environnant et les autres. Ce milieu lui-même porte l’empreinte de la violence technique, est vécu comme un bain de violence quotidienne. La violence, en effet, est fondamentalement un rapport au corps. La chose est immédiatement évidente si nous nommons ce de quoi la violence est le négatif : elle est le négatif de la tendresse. La tendresse est un rapport au corps d’autrui traité en tant que corps sensible pour exalter la sensibilité et la jouissance qu’il a de lui-même; ce rapport au corps d’autrui implique nécessairement l’exaltation de ma sensibilité propre. La violence, en revanche est un rapport d’instrumentalisation technique des choses du monde niées dans leurs qualités sensibles, et, par conséquent, une répression dévalorisante de ma sensibilité propre. »

La tendresse n’est pas une notion couramment définie par les philosophes. Que signifie ici la mise en relief des deux contraires que sont la violence et la tendresse, telle qu’elle est pensée par Gorz?

D’abord, la tendresse est une manière de se rapporter à autrui en le considérant comme un corps sensible, c’est-à-dire comme un corps désirant et constamment affecté par son contact avec l’environnement. Le caractère douloureux ou agréable d’une activité est par exemple une modalité essentielle de la vie humaine en tant qu’elle est fondamentalement incarnée. Se rapporter à autrui en respectant sa sensibilité, c’est valoriser les moyens qu’il a de vivre pleinement son activité, c’est-à-dire au fond d’en éprouver une joie irréductiblement incarnée.

Gorz remarque ensuite qu’une telle attitude de tendresse suppose « l’exaltation de ma sensibilité propre ». Valoriser ma sensibilité est nécessaire pour valoriser celle d’autrui, car sans cela, j’attendrais d’autrui qu’il méprise sa sensibilité autant que je le fais.

Ce que la tendresse n’est pas: la violence

En définissant la tendresse comme l’antonyme de la violence, on comprend mieux ce dont la violence des conditions de travail capitalistes est violence : elle est répression du corps, de ce corps qui s’adapte à la machine, à son rythme et à ses mouvements, et qui pour ce faire doit pouvoir occulter la dimension qualitative de ses propres données sensorielles. Le sens du vécu est écarté par la répression de la sensibilité du travailleur qui, en son corps, doit se rendre adaptable, c’est-à-dire restreindre son champ d’expérience pour être plus rentable. Ne faut-il pas s’anesthésier un peu pour être plus rentable? La rentabilité coûte que coûte passe par le déni de la sensibilité.

Au contraire, la tendresse exclut tout rapport instrumental à soi et à autrui et tient dans la préservation de la relation sensible au monde. Elle exclut le mépris de la sensibilité pourtant promu par une certaine culture technique au nom de laquelle l’adaptation est préférable à la richesse du vécu.

«À une culture professionnelle qui se coupe du monde vécu dans son épaisseur sensible correspond ainsi la production d’un monde sans valeur sensible, et à ce monde une sensibilité desséchée et qui dessèche en retour la pensée. (…) La puissance accrue de la technique a un prix : elle coupe le travail de la vie (…). »

De nombreuses études psycho-sociologiques sur la souffrance au travail convergent sur ce point : un rapport instrumental à soi est aliénant parce qu’il implique une perte de sens. Subordonner la dimension sensible du corps à son adaptabilité technique, c’est l’empêcher de faire l’expérience du monde, donc de vivre.

Prolongements

Essayons de tirer quelques prolongements de cette belle définition de la tendresse proposée par Gorz. En concevant la tendresse non comme une attitude réservée au domaine de l’intimité, mais comme une attitude de respect à l’égard de la vitalité de tout corps, la tendresse apparaît comme un mode de résistance essentiel à la violence. Respecter autrui comme un être humain, c’est le considérer en toutes circonstances comme un corps animé par le besoin d’avoir des expériences riches du monde. La tendresse est une résistance active à l’appauvrissement de la vie humaine, si souvent induit par les conditions sociales de travail, et plus largement d’existence.

C’est ainsi que l’attention portée à la sensibilité des corps, au « monde vécu dans son épaisseur sensible » – bref, la tendresse! – est une préoccupation d’ordre non seulement éthique mais politique. Penser une société non-violente implique de penser un mode d’organisation sociale – du travail, de l’habitat, de la santé, etc. – qui évite les formes actuelles de dessèchement mortifère encore lourdement imposées aux corps par la culture capitaliste. Donner à chaque individu la possibilité de vivre et d’agir dans un environnement qui ne réprime pas sa sensibilité mais au contraire l’exalte: tel serait l’horizon à la fois politique et esthétique (aisthesis: sensation) d’une culture non-violente.

 

 

 

 

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