Pourquoi cette chronique?

Ce qu’une femme a à devenir

Mai 2016. 6ème mois de grossesse. Tous les jours, des gens que je croise me demandent, le regard pointant vers mon gros bidon si je connais le sexe et si je vais bien allaiter. Un moment idéal pour m’oxygéner en lisant enfin Le Deuxième sexe. J’y apprends à la fois peu et beaucoup : peu sur la manière dont on exige qu’un être humain doté d’un vagin joue le rôle de la « femme », cet Autre de l’homme, sa compagne discrète, soignante et valorisante. Je le vis tous les jours depuis des temps immémoriaux. Mais j’en apprends beaucoup sur les ressorts sociologiques, historiques, ethnologiques et psychologiques de l’assujettissement de la femme à travers les époques. Je gribouille un peu en marge du livre qui me paraît sans conteste comme le plus novateur des ouvrages de philosophie du XXe siècle (au moins).

Simone de Beauvoir dessinée par Bernadette Charignon (avec toute ma gratitude!)

Depuis l’enfance où l’on vous fait miroiter le destin d’une princesse sauvée par l’homme-ce-héros, et l’adolescence – période où l’on fait bien comprendre aux jeunes femmes qu’elles ont à devenir de jolies dociles amoureuses pour être valorisées (ou sifflées) comme telles par ces messieurs -, on vous a préparée à intégrer l’unité du «couple », cellule qui n’est pas seulement composée de deux individus mais se trouve tissée par les discours des familles, belles-familles, amis proches et moins proches, et finalement l’ensemble des interlocuteurs. Voilà qui vous offre pas mal d’années pour devenir une femme, mais aussi pour découvrir puis observer chaque jour la valse des pratiques sexistes, avec un sentiment d’injustice difficile à contenir. Dans 100 ans, on regardera le traitement actuellement fait aux femmes avec autant de stupeur que nous regardons désormais les formes d’esclavagisme légal des siècles précédents. À condition bien sûr qu’on ait changé les choses d’ici-là!

Dans notre société, « il est demandé à la femme pour accomplir sa féminité de se faire objet et proie, c’est-à-dire de renoncer à ses revendications de sujet souverain » (Simone de Beauvoir). Elle apprend à subordonner ses projets d’être humain ouvert sur le monde aux rôles qu’elle a à jouer comme femme invisible dans une société d’hommes: secrétaire efficace, femme de ménage discrète, médecin vigilant, jolie poupée, maman (avant même de l’être sur un plan biologique), manager valorisante, tour de contrôle imperturbable, hôtesse d’accueil souriante, centrale d’achats en cadeaux, vêtements, déco et enfin, l’essentiel: bouc émissaire de premier ordre tant en famille que dans les médias et au travail. « La femme, comme le juif, l’exclu, l’étranger, est devenue une figure de bouc émissaire, qui concentre sur sa personne les fantasmes les plus aberrants. » (Benoîte Groult, Ainsi soit-elle). Vous devenez progressivement la cause de ce que l’homme en général manquera de faire ou fera mal. Du burkini à Pénélope, le déchaînement collectif, initié et dominé par les voix des hommes, se fédère très vite quand il s’agit de viser une femme.

Vos études, vos talents, vos dispositions morales ne vous protègeront de rien. Pis encore, tout ce qui semble donner de la valeur à votre vie singulière fera peur, donc renforcera la sévérité du jugement dont vous ferez l’objet. Comme femme, vous aurez à subir sans broncher un traitement différentiel quotidien : dans les réunions, on vous coupera la parole (vous aviez parlé?) ou on la corrigera avec empressement (c’était donc une parole utile), dans les dîners, on vous servira une assiette moins remplie que celle de votre cher et tendre (on pense à votre ligne), on resservira du vin dans son verre sans vous en proposer (on pense à votre santé), on vous posera moins de questions sur vos passions et projets que sur vos enfants ou aspirations conjugales (on vous prévient contre les relents d’enthousiasme narcissiques), on ne vous demandera pas votre avis sur la politique actuelle (on vous laisse écouter les hommes, dont l’avis est toujours plus sérieux que le vôtre trop « sensible »). On ne se plaindra pas que les femmes finissent par regarder dans le vague en affichant un sourire idéalement paisible, avant de tenter un réveil quand on commence à parler des sujets auxquels on les a cantonnées: éducation, shopping ou cuisine. Qu’un homme se rende attentif aux paroles d’une femme sans la couper ni la corriger, qu’il se lève pour faire la vaisselle ou débarrasser  la table, qu’il assume la parentalité avec autant de soin et de temps que la mère, et il fera à l’unanimité l’objet d’une compassion teintée d’admiration. Quelle moderne gentillesse ne manifeste-t-il pas en s’abaissant à des préoccupations si triviales? Ce ne serait pas gênant si les murmures suspicieux ne se tournaient pas ensuite vers sa conjointe toujours trop égoïste: de quel droit ne se sacrifie-t-elle pas intégralement à ses prérogatives familiales?

On vous pardonnera toujours la futilité, non l’indépendance d’esprit propre aux filles « chiantes » ou « emmerdeuses ». Combien de femmes se disent « éteintes » après des années passées à ne désirer que ce qu’on les somme de désirer… Quand j’étais ado, la mère d’un ami m’avouait: « tu sais, quand j’étais jeune, je riais souvent! » Trente ans plus tard, confinée dans ses contraintes domestiques, elle n’a plus beaucoup d’occasions de rire, toute occupée à « gérer » les soucis que tous (mères, pères, maris, fils et filles) lui délèguent.

En couple ou non, on n’échappe jamais à l’évaluation soupçonneuse et indécente. On vous a tôt habituée à vous faire détailler des pieds à la tête, bon gibier que vous êtes, à vous comparer à l’idéal « féminin » présenté dans les magazines, films, publicités, séries pour ados et contes pour enfants. Enceinte, je me pensais à l’abri de ce type de regard. Que nenni! On vous scrute ouvertement pour évaluer combien de kilos vous avez pris, avec une approbation toute relative au nombre silencieusement affiché. Depuis lors, j’ai développé une empathie toute particulière envers les vaches exposées au salon de l’Agriculture. Une fille sait très jeune qu’on ne louera pas son intelligence, son inventivité et son indépendance. Elle devra bien plutôt se rendre discrète et jolie, « exposable » pour que l’homme qui l’a choisie en soit complimenté. La moindre phrase un peu compliquée fera fuir le premier venu: ça vous fera la leçon. Les usages en matière de séduction valorisent en premier lieu l’intelligence, l’ardeur et la capacité d’initiative chez un homme, non chez une femme.

Entre les jeunes copines, pas toujours simple : comme gibiers, elles rivalisent (oui, gibiers volontaires, elles sont forcément désireuses de se faire attraper : c’est leur raison d’être). Plus tard, les femmes peinent à confier leurs difficultés d’épouse, de mère (n’est-ce toujours à cause de la mère que quelque chose va mal?). Elles savent qu’elles seront là encore jugées et ont honte de souffrir dans ce rôle qu’elles essaient de jouer, souvent au mieux, aidées par la pression collective qu’elles se chargent de relayer. La psyche se déploie dans les contradictions: entre l’autodéfense poussant à « assurer » pour se rassurer et le désir de confier sa frustration, les femmes déambulent souvent dans des stratégies qui nuisent à leur solidarité. Là aussi, des passages de Simone de Beauvoir décrivent très bien ce fait social. Ce qui manque trop souvent aux femmes, c’est la solidarité inconditionnelle. Que les choses seraient différentes si les femmes de toutes générations, au lieu de se jauger mutuellement, se soudaient toujours pour que leurs paroles au pluriel – dans toute forme de réunion – soient respectées et écoutées comme telles! La misogynie serait un phénomène périphérique si elles prenaient conscience de leurs propres préjugés discriminants pour mieux les combattre, si elles valorisaient la diversité des points de vue et des choix – donc la liberté! – , y compris chez les femmes.

Au lieu de cela, tout se passe comme si elles voyaient d’un mauvais œil la jeune femme qui ne voudrait pas en passer par les sacrifices qu’elles ont faits. Souffrir de la misogynie peut par là renforcer la vôtre, par peur de remettre en question les justifications qui ont doré votre servitude. On allègue la fatalité de toute condition féminine pour ne pas nous reconnaître complices de sa servitude. Toutes les femmes subissent quotidiennement des discriminations qu’elles savent liées à leur sexe. Mais cela ne les empêche pas de reproduire les unes sur les autres le regard sévère et impitoyable dont elles souffrent toutes. Entre deux esclaves, l’un peut bien vouloir être plus fort et plus beau que l’autre, il n’en sera pas plus libre.

Passer de la critique intellectuelle à l’émancipation pratique

Côté théorique, j’ai donc bien lu Simone de Beauvoir, Benoîte Groult, Virginia Woolf, Gisèle Halimi, Antoinette Fouque, Elisabeth Badinter, Judith Butler et je poursuis avec un intérêt proportionnel à la régression dont souffre la place de la femme dans nos sociétés. Tant d’ouvrages passionnants apportent des approches différentes de l’émancipation féminine. Je guette aussi les nombreux documentaires, films, articles et blogs.

La réflexion – nourrie par les lectures, discussions, visionnages – est ainsi la première pratique émancipatrice. Grâce aux études féministes, la valorisation d’une forme coutumière d’asservissement cesse d’aller de soi. Mais de la critique théorique à la pratique, il y a un ravin sans pont. Parce que le sexisme est l’idéologie dominante intériorisée depuis la plus tendre enfance, il m’apparaissait évident que PERSONNE NE PEUT PRÉTENDRE ÊTRE DÉPOURVU DE PRÉJUGÉ SEXISTE, pas même moi donc… Faire de la critique sociale et prétendre s’excepter des travers qu’on dénonce est d’une lâche inconséquence. Les philosophes de l’Antiquité grecque avaient bien conscience qu’une philosophie n’a des effets pratiques que si le sage s’entraîne dans sa vie quotidienne à traquer les habitudes de penser et d’agir qu’il veut modifier.

Par ailleurs, savoir que vos habitudes sont aliénantes ne vous enseigne pas comment les changer. Et les identifier, les ressasser sans savoir les modifier vous condamne à accroître la colère, non nécessairement votre pouvoir d’agir. C’est pourtant bien la puissance d’agir, de prendre des initiatives, d’exister pleinement sans les carcans sexistes que les femmes et les hommes ont à récupérer ou à découvrir.

Songeant aux travaux pratiques des philosophes grecs, j’ai entrepris, sans aucune prétention, d’imaginer des exercices féministes, dont l’objectif est de DÉPROGRAMMER NOS PRÉJUGÉS SEXISTES. J’en ai écrits de façon quotidienne, dans des cahiers qui ont été mes compagnons. Parce qu’on me les a demandés, je les sors de mes tiroirs et vous en propose un par mois.

Mise en garde spéciale: ce genre de gymnastique finit par étirer et détendre votre esprit autocritique en vous procurant un sentiment de plaisir. C’est qu’il y a de l’amusement à s’émanciper des vieux clichés!

1er exercice: imaginer l’inversion

2 réponses à “Pourquoi cette chronique?

  1. Bonjour Simone,

    Connais-tu « le problème avec les femmes » de Jacky Fleming »? Ce court texte illustré pose des questions essentielles telles que: Les femmes peuvent-elles être des génies, ou leurs bras sont-ils trop courts? Pourquoi n’avons-nous entendu parler que de 2 ou 3 femmes à l’école? que faisaient toutes les autres?
    Une bonne thérapie anti-sexisme.

    merci de rebooster mes neurones!

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