La liberté selon Arendt – 12 juin 2019

Par une douce soirée d’été…

19h. Après notre traditionnelle demi-heure de convivialité façon auberge espagnole – nous nous retrouvions à 18h30 – , nous rejoignons le salon si chaleureusement installé par nos hôtes du jour, Dominique et Pierre. Comme toujours, on rira beaucoup. Qui croirait en nous voyant rebondir d’une vanne à l’autre que nous faisons de la philo ? Arendt en plus, qui n’est pas réputée pour la légèreté de ses textes !

Voici quelques points de notre itinéraire qui comportait, mine de rien, pas mal de dénivelé pour nos neurones !

[N.B. : ceci n’est pas une retranscription intégrale de la séance ! Il s’agit seulement d’un compte-rendu fragmentaire…]

1/ Sondage introductif : quel est votre lieu de liberté favori ?

Pour entrer en douceur dans la perspective d’Arendt, nous avons réfléchi aux lieux dans lesquels nous nous sentons libres. La question à laquelle les participant·e·s étaient invités à répondre ne portait pas sur la définition qu’ils donneraient de la liberté, ni sur les conditions auxquelles ils se sentent libres, mais sur les lieux, les espaces dans lesquels ils se sentent libres.

Les réponses se regroupaient autour de 4 axes :

  • les espaces naturels (campagne, mer, montagne), des espaces sans limites dans lesquels nous pouvons jouir d’un mouvement non contraint ;
  • la maison, parce qu’elle est aménagée d’une façon qu’on a choisie et parce qu’on peut y faire ce qu’on veut sans être observé ;
  • les beaux lieux (musées, architecture, environnements) parce qu’on peut y faire l’expérience esthétique d’un ravissement : la beauté produit un sentiment de plaisir (vs la laideur qui peut oppresser) ;
  • sur son vélo, parce que la difficulté surmontée par l’effort ainsi que le prolongement mécanique du mouvement corporel produisent un sentiment de puissance.

Le point commun entre ces différents types de lieux se trouve dans le plaisir qu’on leur associe. L’absence de limites d’un cadre naturel peut par exemple donner le vertige et produire du déplaisir : on ne s’y sentira alors pas libre.

Un lieu de liberté est pour nous un lieu qui nous offre une expérience de plaisir particulier, contrastant avec d’autres lieux existants (les espaces confinés, l’absence de foyer, des lieux insalubres, standardisés, laids, ou encore des lieux qui nous enferment dans un sentiment d’impuissance).

2/ Étude d’extraits de « Qu’est-ce que la liberté ? » (in La Crise de la culture)

Thèse d’Arendt : La liberté est participation à la vie politique et est donc essentiellement pratique (praxis = action)

La perspective d’Arendt est « déstabilisante » pour reprendre le terme de Franca. En effet, elle contraste radicalement avec les résultats de notre sondage introductif, en même temps qu’elle l’éclaire. Comment ?

Les expériences que nous avons citées dans notre introduction sont des expériences privées, individuelles, apolitiques. Pour Hannah Arendt au contraire, la liberté est politique : son lieu est nécessairement l’espace public, celui au sein duquel nous agissons et parlons en vue de faire un monde commun.

Pour comprendre cette thèse singulière qui définit la liberté par l’action publique, nous nous sommes plongés dans le lecture de ces quelques extraits, que j’ai explicités au fur et à mesure. À l’occasion de cette lecture, nous avons parcouru l’interprétation que fait Arendt de l’histoire de l’idée philosophique de liberté.

Pour Arendt, l’essence de la liberté est pré-philosophique. Avant d’être une idée de philosophes, la liberté était une réalité tangible, objet d’une expérience politique que faisaient et promouvaient les Grecs de l’Antiquité. En ce sens, est libre le citoyen qui débat avec les autres du juste et de l’injuste et use par là de son courage pour parler et agir publiquement.

« Le champ où la liberté a toujours été connue, non comme un problème certes, mais comme un fait de la vie quotidienne, est le domaine politique. (…) car l’action et la politique, parmi toutes les capacités et possibilités de la vie humaine, sont les seules choses dont nous ne pourrions même pas avoir l’idée sans présumer au moins que la liberté existe, et nous ne pouvons toucher à une seule question politique sans mettre le doigt sur une question où la liberté humaine est en jeu. »

Mais l’histoire de la philosophie a falsifié cette expérience de la liberté – vécue dans le monde – pour en faire un phénomène de la volonté, souveraine d’elle-même.

En devenant une idée métaphysique, la liberté s’est trouvée thématisée par les philosophes comme un phénomène de la volonté. La conception chrétienne – paulinienne et augustinienne – en fournit la vision la plus complète : je ne suis libre que lorsque ma volonté est maîtresse d’elle-même. À l’inverse, je suis esclave lorsque je m’adonne au péché, par manque de volonté.

« À cause de son déplacement philosophique de l’action à la volonté-pouvoir, de la liberté comme mode d’être manifeste dans l’action au liberum arbitrium, l’idéal de la liberté cessa d’être la virtuosité au sens que nous avons mentionné plus haut et devint la souveraineté, idéal d’un libre arbitre indépendant des autres et en fin de compte prévalant contre eux. »

La modernité donnera une version prétendument politique de cette volonté-souveraineté en définissant la liberté par la jouissance en toute sécurité de mes biens et de moi-même. Mais pour Arendt, une telle conception du politique falsifie, elle aussi, l’essence du politique qui n’est pas la souveraineté, la domination, mais la constitution de l’espace public par les citoyens.

Je ne reprends pas ici le détail des explications données oralement. J’aimerais seulement souligner un point qui m’a paru important au cours de nos échanges.

La thèse d’Arendt est déstabilisante parce qu’elle va à l’encontre de notre conception spontanément apolitique de la liberté. En cohérence avec son analyse de la « banalité du mal », Arendt insiste avec force sur le danger que représente une désertion de l’espace public, et par là le repli sur nos espaces privés. Mais au lieu de nous sentir accusés par elle, on gagne à mieux se comprendre à travers elle.

En effet, si elle dénonce l’erreur qu’il y a à croire que la liberté commence là où finit le politique, son interprétation de l’histoire de l’idée de liberté nous permet de mieux comprendre comment on en est venus à nous tromper et à dépolitiser nos représentations de la liberté.

Parce que la liberté a été reliée par notre culture à l’exercice d’un pouvoir (de soi sur soi, de soi sur les autres), parce que la politique a été conçue par notre culture comme un lieu de luttes pour la domination, il était inévitable que nous en venions à associer la liberté à des lieux de retrait hors du monde social, des lieux où nous pouvons « faire ce que nous voulons », sans crainte d’en être empêché par autrui. Arendt nous permet de comprendre comment l’espace politique s’est dépolitisé en devenant le terrain de jeu des rapports de domination. Elle nous permet de comprendre pourquoi nous vivons la liberté aujourd’hui sous un angle d’emblée apolitique, à l’abri des espaces conflictuels du pouvoir et de la corruption.

3/ Conclusion participative sur le courage requis par la liberté

Il me semble qu’on peut aller plus loin, au-delà de l’opposition initiale entre nos expériences privées de liberté prises en exemple (1) et la thèse d’Arendt sur la liberté comme expérience publique (2). Les expériences individuelles / privées de liberté peuvent former des motifs de repli, de retranchement confortable et solitaire : elle n’est alors rien de plus qu’un plaisir réservé aux privilégiés dont je fais partie au moment où je les vis.

Mais elles peuvent aussi être vécues comme des appels à agir pour que d’autres que moi puissent accéder à ces expériences. Parce que nous comprenons que nous ne sommes libres que dans un contexte socio-politique donné, ces expériences privilégiées peuvent faire naître le désir d’une société libre. Alors l’expérience individuelle devient le lieu de naissance d’une initiative, au sens où l’entend justement Arendt : un acte qui fait advenir au monde quelque chose de nouveau et qui, par là, le transforme.

Mais la chose n’est pas facile, elle demande du courage.

« Ce monde qui est le nôtre, par cela même qu’il existait avant nous et qu’il est destiné à nous survivre, ne peut simplement prétendre se soucier essentiellement des vies individuelles et des intérêts qui leur sont liées ; en tant que tel, le domaine public s’oppose de la façon la plus nette possible à notre domaine privé où, dans la protection de la famille et du foyer, toute chose sert et doit servir la sécurité du processus vital. Même de quitter la sécurité protectrice de nos quatre murs et d’entrer dans le domaine public, cela demande du courage, non pas à cause de dangers particuliers qui peuvent nous y attendre, mais parce que nous sommes arrivés dans un domaine où le souci de la vie a perdu sa validité. Le courage libère les hommes de leur souci concernant la vie [note de Simone : la vie concerne le strict domaine de la nécessité biologique] , au bénéfice de la liberté du monde. Le courage est indispensable parce qu’en politique, ce n’est pas la vie mais le monde qui est en jeu. »

Pour approfondir sur un plan pratique cette conclusion, les participant·e·s ont été invité·e·s à réfléchir et à échanger sur la base de cette question :

En partageant avec les autres une initiative précise qu’il/elle aimerait avoir le courage de mener, le groupe est devenu une compagnie de citoyen·ne·s.

J’en viens à penser que la liberté du programme et du dialogue que nous avons dans nos salons-philo pourrait bien en faire des espaces politiques naissants.

Si vous voulez nous rejoindre, vous pouvez vous inscrire ici ou me poser vos questions ici.

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Réflexions, textes et lectures en cours de Simone